Béatrice

Rien n’est plus désolant qu’une boite de nuit au petit matin. Les clients ont quitté la piste laissant derrière eux une quantité impressionnante de saleté. Le jour se lève sur une vision de détritus.  Le dance floor luisant la nuit montre son vrai visage. Un sol grand intérêt collant et poisseux. Les lumières vives sont allumés et montrant un décor fade, triste et glauque. Le Macoumba ne ressemble plus à cette reine de la nuit pour gothiques à la recherche de sensation. Reste tout au plus, des fauteuils déformés par ces dizaines de fesses, pieds, genoux qui les ont massacré toute la nuit durant. Une journée ne sera pas de trop pour qu’ils puissent reprendre leur forme initiale. Les projecteurs éteints laissent apparaître un toit de tôle et de conduit électrique. Un Hangar ! Ce n’est qu’un immense hangar équiper seulement pour la nuit. Le quidam diurne ne trouve rien attrayant à se rendre dans se lien sans âme ni vie.

Béatrice fini de laver le bar avant de pouvoir s’attaquer à la salle. Elle est d’humeur taciturne ce matin. Rien ne la déprime plus qu’une fin de soirée. Béatrice n’aime pas les après : Après la fête, après la dance, après l’amour, après l’enfance bref tous les après. Rien ne lui semble plus désagréable que l’après. Ce matin est d’autant plus déprimant que c’est son dernier « après » au Macoumba.

Et si Béatrice n’aime pas les « après » c’est parce qu’ils vous obligent à vous souvenir des avants. Ces jours qui ont précédé encore plein d’espoir et de rêve. Ces moments exaltants de la préparation, de la construction, de la mise en place. Ces rêves encore présents qui vous font encore sourire s’étiolent au fil des « après ». Un « après » après l’autre vos rêves s’effacent et ne reste que l’insoutenable vérité. Une vérité qui ressemble à cette boite de nuit ce matin, blafarde et triste.

L’aspirateur pèse des tonnes ce matin. Il se traîne entre les papiers, les canettes et autres saletés que Béatrice se refuse à reconnaître. Il sera bientôt temps de le changer, il halète, il soupire et ne ramasse plus grand-chose. Mais Béatrice ne sera plus là pour connaitre le nouveau. Ce matin, c’est son dernier matin. Demain, elle sera sur la route.

Peu à peu le hangar retrouve un aspect propre et rangé sous la patte de Béatrice, danseuse et femme de ménage depuis trois ans dans cette petite boite de Normandie. Rangeant ses cosmétiques dans sa boite, elle se souvient de ses premiers jours. Ben, de son vrai nom Bernard, ne lui avait pas caché qu’au début, elle serait obligée de faire le ménage à la fin de la soirée, comme les autres danseuses. Ce n’était qu’une petite boite de province et le client n’était pas assez nombreux pour permettre un service haut de gamme. Avec un large sourire, Béatrice avait signé le contrat, son premier contrat de danseuse ! A tout juste dix huit ans, c’était une opportunité qu’elle ne pouvait laisser passer. Elle accédait à l’indépendance et prouvait à ses parents que toutes les heures de danses qu’ils lui avaient payées lui servait enfin. Certes sa mère n’avait pas sauté au plafond  à l’annonce de son embauche dans la pire boite de la région, mais elle lui avait fait confiance et n’avait rien dit. Son père s’était contenté de l’embrasser sur le front lâchant : « Je te fais entièrement confiance ma fille. Tu es grande maintenant. » Béatrice ressent encore l’émotion de la première nuit dans la boite, ses maladresses, la chaleur des filles qui dansaient avec elle. Maud surtout, la plus âgée de toutes et aussi la femme du patron. Une grande fille brune comme la nuit que tout le monde admirait et à l’origine de l’orientation gothique de l’endroit. Les ongles peints de noir, des coiffures incroyables, des robes hallucinantes de créativités avec leurs perles et leurs dentelles. Elle était déesse dans son royaume. Tout de suite, Béatrice avait été conquise par le sourire, la gentillesse qui se dégageait de Maud. Elle voulait tellement lui ressembler, connaitre  une telle assurance, attirer tous les regards vers elle.

Béatrice prend le temps de plier ces derniers costumes de scènes : paillettes, perles et plumes disparaissent dans son sac de sport. Les maquillages suivent le même chemin. Ce matin, les rires sont absents. Aucune des filles présentes n’a envie de plaisanter. Même Clémence se tait, elle qui ne cesse de piailler sur tout et surtout sur rien. Un rire franc et communicatif, elle est toujours celle qui relève le moral aux autres. Mais pas ce matin. Ce matin, personne ne rira. Personne ne blaguera. L’humeur est triste, c’est une page qui se tourne. Un après sans entrain. Juste un après morose. Aucune d’entre elles n’osent prononcer une parole. Les loges n’avaient pas connu un tel silence depuis leur création.

-«  Bon, les filles, on se dépêche, faut que je ferme ! »  La voix de Ben résonne dans le silence et les fait sursauter. D’un même ensemble les quatre danseuses se retournent vers lui, le regard triste.

-«  Ne soyez pas triste les filles, c’est comme ça, on n’y peut rien. Allez dépêchez vous un peu ! Je suis crevé moi, et j’aimerais bien me mettre au pieu ! « 

-« Y avait pas d’autres solutions ? » se lance Clémence.

-« Non, je vous les déjà expliqué. Je ne pouvais pas faire autrement ! Allez, je vous attends à coté dans dix minutes, fissa ! »

Béatrice contemple son sac de sport à moitié plein et sa tablette pratiquement vide. Oui, c’est une page qui se tourne. Un après naissant. Ce n’est pas qu’elle soit particulièrement inquiète quant à l’avenir, le sien est tout tracé. Elle ne se fait pas de soucis pour les autres, elles ne seront pas perdues, Ben a veillé à tout.  Ce n’est qu’une fin, et décidément, Béatrice n’aime pas les fins.

Maud claque dans les mains, comme elle a l’habitude de le faire à chaque début de soirée :

-« Allez les belles, on y va ! Et haut les cœurs ! Ce n’est pas une fin en soit, ce n’est qu’un recommencement ! »

-« Mais on ne se verra plus ! » objecte Angélique silencieuse jusque là.

-«  Tu auras d’autres amies et je ne te donne pas trois mois pour nous avoir oublié. » rétorque aussitôt Clémence.

-« Comment peux-tu dire ce genre de chose ? » Le ton plaintif d’Angélique lance le rire de départ. Est-ce la tension ? Est-ce l’angoisse de l’après ? Béatrice, si réservée, laisse échappée un rire cristallin qui se contamine tout le monde. Clémence tente une résistance désespérée dans le mélo. Résistance qui ne survie pas à l’embrasse de Maud. Bientôt ce sont quatre jeunes femmes en larmes qui se jettent dans les bras l’une de l’autre. Pas des larmes de tristesse, quoi que ? Sous couvert d’hilarité, un peu sans doute.

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