Damien

-« Droit devant, toujours droit devant ! »
Damien psalmodie ces mots tel un mantra tout en avançant dans la neige. Avec détermination, il allonge le pas, laissant derrière lui la vieille maison en bois, le village de ses parents, les pâtures. Droit devant ! Ne se sentant pas en sécurité sur les chemins, il traverse les champs enneigés. Le vent l’assourdie et le froid lui brûle le visage. Toujours tout droit ! Peinant dans une neige épaisse, que ne donnerait-il pas pour avoir ses skis restés dans la grange ? Il n’avait pas prévu qu’il neigerait autant ce matin. Il n’avait pas prévu son voyage à travers la campagne.
Il a faim.
Sa cape est lourde de neige, mais la quitter le mettrait en danger, sa maman le lui a répété des dizaines de fois. Ployant sous le poids et la fatigue, il s’accroche, persévère. Après la forêt, il sera à l’abri lui à dit sa mère. Alors Damien, 10 ans, est parti sans pleurer, comme un grand. Il s’enfonce dans la campagne en direction de la forêt. Il la voit cette forêt salvatrice, devant lui, droit devant. Pas une fois il s’est retourné depuis qu’il les a abandonné. Regardant le but à atteindre, il y met toutes ses forces. Ses petits pieds s’enfoncent dans le froid et l’humidité, glissent par endroit. La forêt est proche maintenant, devant lui. Un dernier effort et ça y est ! Le premier arbre. Damien ne s’ y arrête pas tout de suite, il préfère s’enfoncer un peu plus dans la forêt. Il ne veut pas être vu d’eux. Enfin, il s’adosse à un arbre. Il est fatigué. Il repense à ce matin. Il était encore dans son lit quand ils les a entendu entrer dans la cour. Maman l’a extirpé des draps chauds et l’a couvert de ses meilleurs habits. Son frère Paul, de deux ans son aîné, attendait sur le pas de la porte de leur chambre. Il avait le visage sévère de ceux qui savent. Maman a porté Damien jusqu’au bosquet derrière la maison alors que Paul courait à leur côté. Maman leur a dit à l’oreille de s’enfuir, loin devant eux, sans regarder derrière. Puis un homme que Damien ne connaissait pas est arrivé, il a saisi Maman par le bras et l’a tiré en arrière. Maman est tombée, mais l’homme n’en avait que faire. Tout ce qu’il voulait c’est Paul, le grand frère. Paul ? il a essayé de courir, mais l’homme était plus rapide. Il a violemment saisi l’adolescent et l’a jeté sur son épaule, tel un sac de farine.

Alors, Damien s’est allongé par terre, dans le bosquet, à l’abri des arbustes couvert de neige. Bien sur, il y faisait froid, bien sur il y faisait humide, mais la peur est au dessus de tout ça. Alors il a attendu, longtemps. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de bruits.

Les hommes sont partis avec Maman et Paul, mais où est Papa ? Damien n’a pas le temps de se poser la question. Il se lève prudemment, regarde à droite et à gauche, personne ! Alors, il est parti comme le lui avait demandé sa mère. Damien n’a pas compris ce qui se passait. Il sait juste qu’il est tout seul et qu’il doit se rendre dans la forêt. Même s’il a peur de traverser toute cette étendue, il fait ce qu’on lui demande de faire. Il avance rapidement et déjà, il entre dans le sous bois. Il ne sait pas ce qu’il doit faire. Il s’arrête contre un arbre qui semble vouloir accepter de le cacher.
Dos contre l’arbre, dans une forêt qu’il ne connaît pas, Damien se demande dans quelle direction aller. Droit devant, comme lui avait dit sa mère. Mais droit devant, dans une forêt pleine d’arbres, ce n’est pas facile. Il sera obligé d’en contourner certains et il sait qu’alors, il ne va plus droit devant lui. A-t-il une autre option ? Il regarde vers sa maison, son coeur se serre. Il doit écouter maman, alors il reprend sa marche,le plus droit possible. Il accepte les écarts de trajectoire qu’il tente de rectifier tant bien que mal, mais ça fait un moment déjà qu’il ne sait plus s’il continue sur le bon chemin. Les larmes commencent à lui venir aux yeux, il ne sait plus où aller. Ses jambes lui font mal, il a faim, il a froid. Il voudrait s’arrêter là et s’endormir. Maman a toujours dit qu’il ne fallait pas s’arrêter dans la neige, ni s’endormir parce que c’était dangereux. Damien puise des forces dans les paroles de sa mère et avance, comme il peut.
Proche de l’abandon, pour la seconde fois, il l’a voit, au détour d’un taillis, devant lui, majestueuse. Son cœur fait un bond dans la poitrine, il va être au chaud. Un bâtisse énorme se dresse devant lui. La fumée sort par la cheminée. Déjà Damien sent ses membres se réchauffer. Il frappe à la porte. Celle-ci s’ouvre toute seule devant lui. Le jeune garçon pénètre dans une grande pièce à vivre. Devant lui se trouve une énorme cheminée où flambe un feu rassurant. Damien oublie toutes peurs, toutes prudence, et se dirige vers l’âtre. Il se délaisse de sa cape devenue trop lourde ainsi que de ses souliers froids et humides et s’allonge sur le banc tout à côté. La chaleur lui redonne peu à peu de la force.

Au fur et à mesure qu’il se réchauffe, il prend conscience qu’il est entré chez des gens sans autorisation. Maman ne serait pas contente : « ce n’est pas une façon de vivre, ça mon garçon ! Ce n’est pas parce qu’on est pauvre, que l’on doit se sentir le droit de faire n’importe quoi ! » Il aimerait qu’elle soit là pour le gronder. En regardant autour de lui, il constate que la table, au centre de la pièce, est pleine de nourriture. Son estomac fait du bruit. Après tout, s’il mange un morceau de pain, cela ne se verra pas. Il hésite, mais son estomac gronde. Avec précaution, comme s’il avait peur d’être surpris, il se dirige vers la table. Timidement, il se saisi d’un quignon de pain aux céréales. Il regarde de parts et autres, il y a peut-être quelqu’un qui le surveille sournoisement ?

Personne ! Tant pis, il fait trop faim, Damien croque dans le pain. C’est bon ! « On n’a pas conscience du goût des aliments tant que l’on a pas très faim ! » aimait a répété Papa. Damien comprend enfin ce qu’il voulait dire. Il n’a jamais mangé de pain aussi délicieux que celui là. Il aurait aimé s’arrêter là, mais les autres plats sur la table lui font terriblement envie. Il hésite un peu, il sait que ce n’est pas bien. Mais ce n’est pas bien non plus de laisser la porte ouverte quand il y a autant de nourriture sur une table. Le verrou de la politesse saute et Damien se rue sur le poulet rôti, les pommes de terre chaudes, et tout ce qu’il trouve à son goût. Il dévore littéralement tout ce qu’il lui tombe sous la main. Il n’a jamais mangé autant en si peu de temps. La faim assouvie, les os réchauffés, Damien se sent bien.

Dehors, la neige s’est remise à tomber alors que la nuit déploie ses ailes sur la région. Damien remet du bois dans le feu, roule en boule sa cape, s’allonge à nouveau sur le banc et s’endort. Plus rien n’a plus d’importance.

« Valentine ? Valentine ? Ou es-tu ma grande ? »
La neige étouffe les appels de Papa. Il la cherche depuis une demi-heure et commence à se faire du soucis.
–  » Quand je pense que l’on est venu ici pour être tranquille ! « Râle Papa.
Depuis le début des vacances, Valentine charmante pré-ado de 10 ans, n’en fait qu’à sa tête. Elle, ce qu’elle voulait c’était passer les fêtes de Noël à Paris, chez eux, là où il y a plus de vie que dans ce village du fin fond du Morvan. L’année n’avait pas été très simple, Papa avait besoin de se reposer, c’est pour ça qu’ils sont chez Mamie. Mamie qui n’est même pas là ! C’est triste un village campagnard, quand on a 10 ans et que l’on vit à Paris
– « C’est « juste mortel ! » répète Valentine toute la journée.
Ce matin, au petit déjeuner, la dispute a fini par éclater. Valentine a quitté la maison en claquant la porte. Papa s’est dit que ça ne pouvait pas lui faire du mal de prendre l’air. Peut-être que la neige qui commence à tomber lui permettra de réfléchir un peu à son comportement. Mais le reste de la matinée s’est écoulée, et Valentine n’est toujours pas rentrée. Papa s’est mis au fourneau, la faim fait souvent revenir les petits coléreux. Ne la voyant toujours pas revenir pour le déjeuner, Papa s’est inquiété. D’abord, il l’a appelé du pas de la porte. Il lui a promis moultes punitions si elle ne revenait pas très rapidement. Puis, la neige s’étant mis à tomber de plus en plus fort, il a coupé le feu sous les casseroles du déjeuner, chaussé ses bottes et est parti à la recherche de sa fille. Papa a contourné le bosquet derrière la maison, traversé les pâturages enneigés et est parti en direction du bois, vestige d’une très ancienne forêt.
Dès qu’il a vu la bâtisse en ruine, il a su. Cette maison a toujours attiré les enfants. Lui-même, lorsqu’il était enfant, a souvent trouvé refuge dans cette grande cheminée toujours debout. Un sentiment de protection l’envahissait à chaque fois qu’il s’allongeait sur le banc de pierre. Papa entre dans la grande pièce à vivre. Après toutes ces années, elle a gardé son magnétisme. Pourtant, ce n’est qu’une pièce très simple avec une cheminée majestueuse qui possède des bancs de pierre de chaque côté du foyer. Lors des grandes périodes de froid, les habitants de la maison entraient directement dans la cheminée, s’asseyaient sur les bancs, et, serrés les uns contre les autres et se réchauffaient.
Valentine est là, dans la cheminée, roulée en boule sur un banc , son sac à dos en guise d’oreiller. Papa avance doucement, il ne veut pas l’effrayer. Il s’agenouille devant sa princesse, caresse délicatement sa joue en l’appelant.
« Princesse, ma petite fille, réveille toi ma douce. Il commence a faire vraiment froid.« 
Valentine frissonne, ouvre les yeux et se jette au cou de son père.
« Papa ! Je suis si contente de te voir. J’ai eu si peur !
– Peur de quoi, ma princesse ?
– Damien ! J’ai vu Damien, il avait peur et faim. Il est venu se réfugier dans cette maison. Elle était ouverte et en bon état, avec une grande table au milieu et plein de trucs à manger dessus. Et lui aussi s’est endormi dans la cheminée. Je ne voulais pas me réveiller, je voulais tellement savoir ce qu’il était devenu. Si les hommes reviennent ?
– Doucement petit cœur, calme toi ! Ils ne viendront pas et Damien est devenu un homme.
– Comment tu peux le savoir ? C’était dans mon rêve !.« 
Valentine se blottit contre Papa qui lui caresse les cheveux.
– « Tu ne préfères pas qu’on en parle à la maison ? J’ai un peu froid ici. » Suggère Papa.
Un peu à regret, Valentine quitte ce banc en pierre pas si confortable que ça tout compte fait. La neige redouble de violence, bientôt, il n’y aura plus trace de leur passage. Une agréable chaleur les accueille en entrant dans la vieille maison de Mamie. Valentine et Papa se débarrassent de leurs vêtements et bottes mouillés, puis se précipitent devant la cheminée.
– « Tu as raison, papa, on est mieux ici. Alors, c’est quoi l’histoire de Damien ?« 
Je ne sais pas tout, mais je vais te raconter ce que ta mamie m’a dit. Tu n’es pas la seule à avoir vu Damien dans tes rêves. Tous les enfants de cette famille, au même âge l’ont vu. Et personne ne sait dire pourquoi. Mais tu n’as pas faim ? Nous pourrions en parler pendant le déjeuner.
– Ça marche ! Au fait, elle revient quand Mamie ?
– Après demain, pour le réveillon.
– Elle exagère, pour une fois que nous sommes ici,elle pourrait être avec nous, non ?
– Tu connais ta grand-mère, ma chérie. Toujours par monts et par vaux ! Mais ce n’est pas grave, cela nous a donné l’occasion de nous parler un peu. Nous n’avons jamais le temps à Paris.
– C’est pas faux !
– Bon, je vais réchauffer le déjeuner, est-ce que par hasard tu aurais une petite faim ?
– Une énorme faim ! Je vais tout dévoré !
– Tant mieux, parce que je crois que j’en ai fait un peu de trop ! lance Papa en retournant à ses casseroles.
Bientôt, une délicieuse odeur de bœuf bourguignon à l’ancienne parfume la salle à manger. Le temps de dresser la table et le repas est servi. Valentine dévore littéralement, tant et si bien que ce n’est qu’une fois son assiette vide qu’elle reprend la conversation avec son Père.
Alors, Damien ? Qu’est-ce qu’il lui est arrivé, après ?
– En faisant les travaux dans la maison, tu te souviens, l’an passé ?
– Oui, oui ! Et ?
Valentine s’impatiente..
– Ta grand-mère a trouvé, dans un des murs, une boite en bois avec dedans des écrits. Assez rare pour l’époque, peu de personnes savaient lire et écrire. Et ces pages manuscrites nous parlaient de l’histoire de Damien. Parce que ton petit garçon, tout perdu dans la neige est devenu, par la suite un philosophe et à enseigner son art à Dijon. Avant de mourir, il a tenu à mettre par écrit cette triste période où il s’est caché dans la maison des Lechêne, des gros fermiers du coin. Le Duc de Bourgogne était encore en guerre, mais il commençait à manquer de soldat, il a donc décidé que tous les garçons en âge de manier les armes devaient rejoindre son armée.
– Damien n’avait que 10 ans !
– Oui, mais son frère, Paul, avait l’âge lui.
– A 12 ans ?
– A l’époque, les enfants étaient considérés comme adulte bien plus tôt qu’aujourd’hui. Tu vois, à ton âge, on te chercherait sûrement un bon mari pour que tu lui donnes de beaux enfants.

Papa ! « S’offusque Valentine.
Papa sourit et caresse la joue de sa fille.
– « Bref ! Leur mère ne voyait pas d’un bon œil le départ de son fils aîné à la guerre. Elle avait déjà vu son mari s’enrôler quelques jours avant. Elle a tenté de dissimuler Paul aux soldats, mais comme tu as pu le voir, ça n’a pas marché.
Oui, et c’est là que Damien est parti dans la forêt.
– Et s’est réfugié dans la maison des Lechêne. C’était un temps comme celui d’aujourd’hui. Les Lechêne étaient visiblement de bonnes personnes parce qu’il se sont occupé de Damien jusqu’à ce qu’il soit en âge d’enseigner à Dijon. Et d’après ce qu’il écrit, il était très doué puisqu’à 18 ans à peine, il avait un poste à l’université et enseignait la philosophie. Par la suite, il a eu deux enfants vivants. En fait Damien est ton arrière, arrière, arrière, je-ne-sais-pas-combien, grand-père.
– Ah ! D’accord, c’est pour ça que nous le voyons en rêve ? Il veut nous faire passer un message ?
– Aucune idée, ma chérie. Je sais que mes deux frères l’ont vu en rêve comme moi. Sans doute un message à comprendre et c’est pour ça qui vient à nous. Par contre, je crois que personne n’a su le décrypter, puisqu’il revient encore et encore.
Peut-être qu’il recherche sa mère, tu m’as pas dit ce qu’elle était devenue. Il ne la probablement jamais revu.
– Ah, c’est pas bête ça ma grande ! Je n’y avais jamais penser. On verra ça au retour de Mamie, à vous deux, à mon avis, vous allez vite la retrouver, et que peut-être ce sera la fin des rêves de Damien.

Cool ! Là, les vacances vont commencer à être intéressantes. Tu crois que Mamie sera d’accord ?
– Sur ! C’est une passionnée de généalogie et d’histoires anciennes. En attendant, débarrasse la table, on va faire la vaisselle ensemble, si tu veux bien ?

Les vacances de fin d’année venait de prendre une tournure qui lui plaisait bien à Valentine. Elle aurait des tas de choses à raconter à ses copines en rentrant à Paris, c’est sur !

Avec le retour de Mamie, le travail pour rechercher la maman de Damien les journées fûrent bien remplies. Papa a enfin pu profiter de quelques jours de repos et de tranquillité. Et sans le savoir à l’époque, ces vacances dans la maison de Mamie, au fond du Morvan allaient décider de l’avenir de Valentine. Quinze ans plus tard, Valentine vient d’ouvrir son cabinet de généalogiste. Après un master 2 en Histoire, elle n’a eu qu’une envie, se spécialiser dans la recherche des filiations. Peut-être qu’aujourd’hui elle pourra retrouver la mère de Damien et calmer les tourments du petit garçon ?

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