Personne à prévenir

Abri bus Rennes

PERSONNE À PRÉVENIR

– « Mince, je suis en retard ! »

Marion se lève d’un bond en poussant violemment sa chaise à roulettes qui manque de se renverser. Puis, elle jette ses dossiers et crayons dans le tiroir. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le bureau est vide. Seuls l’ordinateur, le téléphone et la boîte de mouchoir échapperont au rangement quasi-maniaque de la jeune fille.

– « Mince ! Mince ! Mince ! Pas ce soir ! »

Marion saisi son manteau, lance un regard autour d’elle pour vérifier une dernière fois que tout est en ordre avant de refermer la porte. Tout en enfilant un bras dans la première manche, elle ferme à clé son bureau de l’autre main. En dévalant les escaliers, elle met l’autre manche, puis tente de fermer des boutons récalcitrants et enfin rajuste son sac à main sur l’épaule gauche.

– « Quelle étourdie tu fais ! Allez, dépêche-toi un peu ou tu vas le louper ! »

Depuis trois ans dans le service des pertes et litiges de Rennes, Marion avait organisé, chronométré même, son temps sur son lieu de travail. Tous les jours, elle arrivait à 7h 55, commençait son travail à 8 h pile ; une pause à 10h puis déjeuner à midi, reprise à 13 h. Marion avait obtenu de quitter son poste à 16 h, soit avant que la nuit ne tombe complètement en hiver. Ce fut la seule exigence de la jeune fille lors de son embauche.

Quand elle postula, Marion avait cru qu’elle aurait le plaisir de travailler dans le magnifique bâtiment de l’Hôtel de Ville bâtit par Jacques V Gabriel au 18è siècle, il n’en fut rien. C’est un peu à regret qu’elle pris place dans un petit bureau dans un obscur bâtiment excentré du centre-ville. Quoique nommé le local mis à sa disposition de « Bureau » était très surfait. « Cagibi » était nettement plus approprié. Mais pour Marion, pour qui trouver ce travail était une véritable opportunité, cela n’avait aucune importance. Elle avait appris à aimer son lieu de travail, elle le trouvait très rassurant de par sa petite surface. Agoraphobe depuis toujours, les grands espaces l’effraient.

Le poste qu’elle occupe est calme et sans surprise. Personne n’a à franchir sa porte en dehors de Mme DELPACE, directrice de service et supérieur de Marion.

Mme DELPACE se remarquait par un ton autoritaire qui ne la quittait jamais. Elle savait se faire craindre et respectée, se plaisait-elle à dire à qui voulait l’entendre. « Craindre », c’est une vérité, mais « respecter » beaucoup plus probable. Cette manager inflexible et très exigeante, avait trouvé chez Marion l’employée quasiment idéale, à ses yeux. Discrète, qui ne remettait jamais en doute les ordres, qui ne se promenait pas dans les couloirs, qui ne perdait pas son temps à la machine à café, bref quasiment idéal si ce n’était cette obligation de quitter le bureau à 16 h tapante. Nulle n’est parfait en ce bas monde !

Il est vrai que Marion ne se mêlait pas aux autres salariés de la mairie. Il y a fort à parier qu’elle ne connaissait pas les trois quarts des personnes qui travaillaient à son étage et aucun de ceux des étages supérieur. L’inverse était vrai aussi. A part quelques personnes qui avaient besoin de ses services, et donc savait qu’elle existait, les autres ignoraient même jusqu’à l’existence de ce service. Et parmi ceux qui communiquaient avec elle, la grande majorité le faisait par téléphone et auraient été bien en peine de décrire la jeune fille qui leur répondait aimablement. Et comme elle ne se mangeait pas non plus à la cantine, et préférait rester dans son bureau pour avaler sur le pouce un petit en cas, les risques de rencontrer quelqu’un s’amenuisaient encore. Elle soutenait que cela lui permettait d’être plus efficace et qu’ainsi, elle avait le temps de compléter quelques dossiers supplémentaires.

Habituellement, elle commençait à ranger ses affaires à 15 h 55 pour être dehors à 16 h. Mais voilà, M. Prion l’avait retenu au téléphone. Son dossier n’avançait pas se plaignait-il alors que Marion lui jurait que celui était en bonne voie. Alors qu’elle s’apprêtait à raccrocher, il était déjà 15h 50, M. Prion se mit à lui parler des problèmes dans son quartier. Marion ne l’écoutait absolument plus, elle regardait fixement la pendule devant elle qui égrenaient les précieuses minutes. Quand enfin elle put raccrocher sans paraître malpolie, il était déjà 15 h 57. Elle aurait pu quitter son bureau sans rien ranger, cela lui aurait fait gagner quelques précieuses secondes, mais c’était au dessus de ses forces. Il était hors de question de partir en laissant un tel désordre, elle n’en n’aurait pas dormi de la nuit.

Enfin la rue !

Marion se précipite vers son arrêt de bus. Bien que proche, à peine 100 mètres, ce soir, il lui paraît inaccessible. Elle accélère le pas, elle ne court pas, cela ne se fait pas.

Le temps est gris, bientôt la nuit. Marion n’aime pas ces soirées d’hivers humides et froides. Elle n’aime pas plus les soirées du printemps, de l’été ou de l’automne. Marion ne s’était jamais vraiment posée la question de savoir si elle préférait telle ou telle saison. Elle les subissait toutes, et voilà ! Et elle n’aimait pas les fins de journée.

Les semelles crêpes des chaussures étouffent le bruit de ses pas rapides sur la chaussée. La vision de Marion a diminué d’un tiers tant elle est obnubilée par sa destination : son bus ! Ne pas louper le bus de 16 h 18 ! Le bus qu’elle prend avec la régularité d’un métronome depuis trois ans, sans jamais faillir.

Elle ne voit pas les personnes autour d’elles, ni les objets, ni les voitures. Elle ne voit que la silhouette de l’abri-bus devant elle. Le bus est a l’arrêt, les voyageurs s’engouffrent à l’intérieur. Marion voudrait crier de l’attendre, mais ce serait se faire remarquer par la foule. Le bip de la fermeture des portes retentit, ces dernières se ferment semblant se moquer de Marion. Le bus quitte son arrêt.

Et Marion a l ‘impression que la nuit vient de tomber subitement. Les larmes dans les yeux, elle ne peut que constater son échec. Elle va devoir attendre le prochain bus. Elle se laisse tomber sur le banc juste à côté de l’inscription qui l’avait fait tant sourire, il y a quelques jours déjà : « Marion, Je t’aime ». Tout en sachant pertinemment que cela ne s’adressait sûrement pas à elle -combien pouvait-il avoir de Marion dans cette ville ?- elle s’était laissée aller à la rêverie.

Les trois ou quatre soirs qui suivirent, la jeune fille s’est amusée à imaginer la personne qui avait gravé ces quelques mots. Qui était-il ? Ou qui était-elle ? Était-ce un adolescent ou une jeune personne comme elle, terriblement timide ? Un rebelle ? Une curieuse ? Un amoureux transit ? Une nouvelle rencontre ? Une vieille histoire ? Marion s’était amusée à échafauder des plans et des rencontres toutes plus romantiques les uns que les autres. Alors, doucement, s’est insinué dans ses rêveries que le message lui était adresser, que l’homme de ses rêves était un passager du bus 10 qui, comme elle, faisait le même trajet tous les soirs. Elle l’imaginait se cachant derrière un livre, ou un journal. Oui ! Un Journal ! C’est plus grand et plus facile à utiliser en tant que paravent. Il devait être grand, l’amoureux transit pas le journal, brun et, un peu timide, non ! Réservé ! Oui, c’est ça réservé. Il avait compris qu’elle, Marion, ne se liait pas facilement d’amitié et c’est pour cela qu’il avait laissé un message sur ce banc, dans l’abri bus. Bien sûr, Marion ne cautionnait pas cette dégradation du mobilier urbain et en tant normal, elle aurait songer à remettre ce délinquant en place. Bref ! Depuis ce soir, elle aimait à scruter, discrètement, les visages des hommes dans le bus. Peut-être était-ce celui-là ? Où celui-ci ? Ah ! Non ! Trop vieux ! Trop Jeune ! Cet exercice lui rendait le voyage plus court et plus agréable. Elle regagnait la petite maison héritée à la mort de ses parents, le cœur plus léger. La maison lui semblait plus accueillante et plus sécurisante. Elle se surprit à sourire en franchissant l’entrée et même à envisager de changer quelques éléments de décoration.

– «  Mademoiselle ? »

Ce serait bien de changer le salon et de lui donner un aspect plus moderne.

– « Mademoiselle ? Ouvrez-les yeux ! »

Oui, elle ouvrait peu à peu les yeux sur un monde plus lumineux que tout ce qu’elle avait connu depuis ces cinq dernières années.

– « Mademoiselle, vous m’entendez ? »

Comment ? Entendre ?

Marion ressenti une vive douleur dans l’épaule gauche.

– « Elle revient !  On se dépêche ! Comment vous appelez-vous, mademoiselle ? 

– Marion » finit-elle par prononcer d’une voix encore plus faible que d’habitude.

– Bonjour Marion, moi, c’est Julien, je suis pompier. Vous souvenez-vous de ce qui vous est arrivé ? 

– Il m’est arrivé quelque chose ?

– Vous ne vous souvenez de rien ?

– Je suis où ?

– Ne bouger pas, vous êtes blessée. Le médecin sera là dans une minute.

– Je suis blessée ?

– Oui, Marion. »

Marion ferme les yeux, mon Dieu ! Ça recommence !

– « Non, Marion, ne fermez pas les yeux ! Ouvrez-les, s’il vous plaît. »

Doucement, Marion rouvre les yeux. Elle revoit l’accident, enfin, l’autre accident. Celui qui lui a enlevé ses parents et à gâcher sa jeunesse. Marion se souvient comme si celui-ci se déroulait maintenant, sur cette chaussée. Nous sommes en retard, Maman n’aime pas être en retard ! Mais pas du tout, elle a ça en horreur répète-elle souvent. Papa, maman et Marion ont passé la journée dans le centre-ville pour la fête de la musique, ils ont papillonné de groupe en groupe, de place en place, manger des « cochonneries » comme dit maman.Marion suiviait ses études à Paris, Maman était tellement heureuse de passer cette journée avec sa fille. Elle parlait, riait, chantait même avec les groupes. Papa et Marion la taquinait et se laissait emporter par sa bonne humeur. Puis Maman s’est aperçue que le temps passait vite, qu’il fallait rentré parce qu’elle devait préparer le repas et qu’il ne se ferait pas tout seul. Papa lui a répondu que le temps passait toujours vite et que, pour une fois, ils mangeraient juste un peu plus tard, ce n’était pas grave. Il n’y avait pas de quoi se mettre en panique. Que ? Tient ? S’ils mangeaient ici, tous les trois ? Ce serait une bonne façon de terminer cette journée ?

Mais maman voulait rentrée, elle était fatiguée, elle n’avait pas envie de manger à une baraque à frite. Allons au restaurant ? On en a déjà parler, il faut faire des économies. Alors Papa et Marion se sont rangés du côté de Maman et ont répondu en cœur : « Ok ! On rentre ! »

Pourquoi maman s’est précipitée ? Personne ne le saura jamais. Papa a vu le bus arrivé, il a essayé de rattraper maman, mais en fait, il n’a fait que la rejoindre. Le chauffeur d’un bus de tourisme les a vu au dernier moment. La probabilité qu’ils meurent tous les deux dans cet accident était faible, et pourtant… Marion a vu son enfance s’effondrer.

Il lui aura fallu deux ans pour se remettre du choc et trois autres années pour retourner dans la vie active. Elle a développé des peurs irraisonnées, des tocs et des habitudes pour se rassurer tous les jours. De son groupe d’amis, il ne reste que Franck et Charlotte pour prendre de ses nouvelles et venir la voir de temps en temps. Les autres ont depuis longtemps oublié et l’accident et Marion. Ils étaient trop jeune à l’époque.

– « Marion ? Parlez-moi !

– Pourquoi ?

– Pour que je vous entende.

– Non ! Pourquoi un accident ?

– On ne sait pas, c’est pour ça que ça s’appelle un accident. Le médecin est là, on va vous transporter à l’hôpital. Est-ce qu’il y a quelqu’un à prévenir ? Vos parents ? Un frère ? Une sœur ? Un fiancé ?

– Non, personne.

– Vous êtes sure ?

– Oui ! Euh, non ! Appeler mes grands-parents, mais ils habitent à Saint-Malo, ils ne pourront pas être là rapidement. Le numéro 1 sur mon portable.

– Et vous ne connaissez personne sur Rennes ou environs ?

– Non, désolée ! »

– Pas grave, on va bien s’occuper de vous, ne vous inquiéter pas. »

Une larme s’échappe et glisse le long de la tempe de la jeune femme pour se perdre dans ses longs cheveux roux. Personne ! Franck est en Normandie dans la famille de sa femme et Charlotte est à l’autre bout du monde.

Pour la première fois depuis l’accident qui lui a pris ses parents, Marion ressent sa solitude comme un coup de point dans le ventre : Personne à prévenir !

Épilogue :

Marion, qui attendait le bus, s’est levée précipitamment en entendant quelqu’un l’appeler. Ce faisant, elle a été déséquilibré et s’est retrouvée sur la chaussée au moment où le bus arrivait à l’arrêt. L’énorme rétroviseur a heurté son épaule gauche, la luxant au passage. Le choc ne paraissait pas si violent pour que Marion perde connaissance, pourtant elle s’est évanouie plusieurs minutes, jusqu’à l’arrivée des pompiers. Opération rééducation et Marion est revenue au bureau. Elle ne se mêle toujours pas aux autres et elle part toujours à 16 h. Pourtant, quelque chose à changer dans sa vie :

A son retour au bureau, Marion convoqua aussitôt M. Prion, son dossier étant rester en souffrance. M. Jérôme Prion n’était absolument pas le vieux monsieur grincheux qu’elle s’était imaginée mais un trentenaire élégant et très discret. Pour ne pas précipiter et brusquer Marion, dès que son emploi du temps le lui permet, il l’attend, à 16 h devant ce bâtiment sans charme. Ils se promènent côte à côte, dans les rues de Rennes, sans se soucier de l’heure qu’il est.

Qui était la « Marion » que l’on appelait ? Une charmante petite fille de 5 ans après qui son père courait.

Quand à la « Marion » à qui un inconnu avait déclarer son amour en le gravant sur le banc d’un abris bus ? Seuls les intéressés savent qui elle est.

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